(cinquième morceau)
S'il est une règle universelle des courses, c'est qu'aussi extravagantes que soient les apétissantes victuailles qu'on ramène du supermarché à la sueur de son front, on ne sait pas quoi manger en rentrant. J'ai fini la partie de Tetris avec le frigo, assez longue tenant compte de la difficulté générée par les boîtes et les bouteilles dont la longueur semble avoir été soigneusement calculée pour dépasser de trois centimètres la profondeur du compartiment ou la hauteur de la porte, et j'ai commencé à préparer le petit déjeuner. S'offraient à moi, outre le fruit de la razzia des rayons, des oeufs, des conserves à la limite de la fossilisation (les lentilles et la choucroute semblent toujours plus apétissants dans le rayon qu'au moment de préparer à manger) et un reste de pain de mie. Je me décidai pour des oeufs brouillés et des toasts, bénissant le mystérieux agent chimique qui permettait de garder le pain de mie industriel consommable, à défaut d'être frais, et ce presque éternellement.
Pendant que la poële chauffait, j'en ai profité pour servir son petit déjeuner à ma pensionnaire. J'ai éventré le film plastique et sorti le poulet de son emballage ; avec sa peau glabre et pâle, tout nu dans sa barquette de polystyrène, il me faisait penser à un cadavre dans une morgue. J'ai soigneusement découpé la viande en lamelles et en dés, avant de verser le tout dans une assiette, d'extraire en panique mes oeufs de la poële où ils commencaient à brûler, pour enfin poser son assiette sous la table et la mienne dessus.Tout du long elle m'observa, et même si je ne suis pas expert en physionomie vulpine, je crus reconnaître en elle une curiosité presque féline, doublée d'une patience dont les animaux domestiques sont peu coutumiers. Reprenant la position accroupie dont je savais qu'elle me permettait d'approcher la petite renarde sans l'effrayer, j'ai saisi son repas et me suis doucement approché d'elle. Ses yeux marron semblaient toujours fixer les miens, mais ses oreilles et la posture de son corps montraient qu'elle avait repéré la nourriture, même si elle avait l'air encore prête à se défiler. J'ai pris conscience que malgré la confiance qu'elle m'avait témoignée depuis son arrivée, je devais toujours prendre des précautions près d'elle. Tout doucement, j'ai déposé l'assiette sur le carrelage et l'ai poussée vers elle avant de me retirer. Je suis resté debout à la regarder, anxieux, craignant qu'elle ne dédaigne le repas que je lui offrais. Après tout, le poulet industriel, plumé, vidé, réfrigéré et lavé, n'avait qu'un lointain rapport avec les proies, vivantes ou mortes, qui devaient constituer son régime habituel.
Elle a tendu le cou, sans se lever, approchant sa truffe pour sonder l'étrange mixture sous ses yeux. Elle a hésité un instant, puis a passé sa langue sur la viande froide, s'est léché les babines, et a commencé à attaquer un morceau avec appétit. Soulagé, j'ai saisi ma fourchette et attaqué mon propre petit déjeuner avec entrain. Avant d'enfourner ma première bouchée, je me suis immobilisé pour la regarder. J'ai secoué la tête en me rendant compte que sans savoir pourquoi, j'avais attendu qu'elle mange pour commencer.
Le repas terminé, je me suis levé pour ramasser son assiette, et j'ai été récompensé de mes talents culinaires par un léchage de babines de renarde heureuse. Accroupi, sans refléchir, j'ai tendu la main pour lui caresser la tête, et comme la veille, mes doigts se sont perdus dans le piège de la fourrure, ma volonté diluée par la douceur de sa toison. Je me suis agenouillé à ses côtés, glissant ma main sur sa nuque où je pus sentir ses muscles se relâcher et se détendre à mon contact. Un sourire se dessina sur mon visage, et je me sentis détendu à son simple contact. Elle baissa la tête et la laissa reposer sur sa patte valide, et ramena sa queue toujours bien brossée le long de son corps. Les yeux fermés, elle poussa un léger grognement de contentement que je sentis autant que j'entendis, à travers la paume de ma main sur son cou.
J'étais absorbé par le calme et la perfection que m'inspiraient cet animal, tout entier sauvage mais offert à moi, non par soumission mais par une forme d'amitié que je n'arrivais pas à définir. Tout son être semblait ne s'exprimer que par murmure, jusqu'à ce repas qu'elle avait ingéré dans un silence presque religieux, avec une délicatesse qui la rendait si lointaine, si différente de l'éxhubérance (clumsiness ?) d'un chien et même d'un chat. Tout son corps et son être exprimaient une humilité, une discrétion à laquelle ni les hommes ni les animaux ne m'avaient habitué. Comme un désir et une nécessité rare et précieuse autour de nous de traverser la vie en silence.
Elle n'aurait du être pour moi comme pour les autres hommes qu'un fantôme, une ombre courant la nuit aux limites de nos sens, dont le chemin ne devait jamais croiser le mien. Au lieu de cela, nos vies s'étaient téléscopées au détour d'une nuit, et en reprenant nos esprits après le choc, nous nous étions peut-être tous les deux rendus compte que la solitude pouvait bien s'oublier un moment. Et bien que cela fît moins d'un jour, il me semblait que le petit bout de chemin que nous avions fait ensemble en valait la peine.
Je n'étais pas sûr, à vrai dire, de la tournure que les événements étaient censés prendre à ce moment-là. Mais j'étais sûr d'avoir fait ce que je devais faire en lui venant en aide, et l'émerveillement que j'exprimais face à cette petite créature de la nuit jetée en pleine lumière sous mes yeux était une récompense bien suffisante pour mes efforts.
Voilà, plus rien dans ma manche, plus rien dans mes poches non plus ! C'est là tout ce que j'ai écrit pour le moment, je vais donc devoir m'y remettre pour terminer. Que va-t-il se passer maintenant ? Donnez votre avis, et qui sait, l'histoire pourrait aller dans le sens de vos suggestions